SHS–Sociétés : Influences croisées

Appel à articles pour la revue PasserellesSHS

DOI : 10.48649/pshs.374

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Les sciences humaines et sociales (SHS) occupent une place centrale dans la compréhension des dynamiques sociales, culturelles, économiques et politiques, qu’elles soient contemporaines ou historiques. Les SHS entretiennent avec les sociétés dans lesquelles elles s’inscrivent des relations étroites, complexes et réciproques. Les SHS ont en effet pour singularité de prendre les sociétés pour objet tout en étant profondément façonnées par elles, tant dans leurs conditions de production que dans leurs usages et leurs réceptions.

De nombreux travaux ont montré que les savoirs scientifiques ne sont ni neutres ni extérieurs au monde social. La production des connaissances s’inscrit dans des configurations historiques, institutionnelles et politiques spécifiques, et procède de processus de co-construction entre science et société (Nowotny et al., 2001). Ces processus sont traversés par des rapports de pouvoir, des controverses, des négociations et des luttes de définitions qui influencent les objets de recherche, les cadres théoriques, les méthodes et les régimes de preuves mobilisés (Bourdieu, 2001 ; Jasanoff, 2004 ; Latour, 1987).

Les transformations, contemporaines ou plus anciennes – numérisation, mondialisation, crises environnementales, recomposition des États, montée des inégalités, mobilisations sociales – participent à reconfigurer en profondeur les relations entre SHS et sociétés. Dans ce contexte, il apparaît nécessaire d’interroger non seulement la manière dont les savoirs en SHS circulent, sont mobilisés et transformés dans les espaces sociaux, mais aussi la façon dont les sociétés influencent, orientent, utilisent, contestent ou délégitiment ces savoirs.

Ce numéro 5 de la revue Passerelles SHS propose d’explorer ces dynamiques relationnelles, à travers quatre axes complémentaires, en privilégiant des approches processuelles, critiques et réflexives. Il s’agit moins d’identifier des effets univoques que d’analyser des mécanismes de circulations, de traductions, de transformations et de controverses entre SHS et sociétés.

Axe 1. Circulations et transformations des savoirs en SHS dans les sociétés

Les savoirs produits en sciences humaines et sociales circulent bien au-delà des espaces académiques. Ils participent à la structuration des débats publics, à l’élaboration des politiques publiques, à la transformation des représentations sociales et à l’évolution des pratiques individuelles et collectives. Ces circulations ne relèvent cependant pas de mécanismes linéaires ou automatiques : elles sont médiatisées par des acteurs, des institutions, des dispositifs et des contextes socio-politiques spécifiques.

Les recherches en SHS peuvent ainsi contribuer, de manière directe ou indirecte, à la reconfiguration de politiques publiques en rendant ces dernières plus sensibles aux complexités des réalités sociales (Jasanoff, 2004). Par exemple, les études sur les comportements de consommation et les dynamiques familiales ont ainsi pu influencer les politiques sociales et éducatives dans plusieurs pays européens (Beck, 1992). Les recherches en SHS participent aussi à la reformulation de normes sociales ou à la diffusion de catégories d’analyse devenues ordinaires (Beck, 1992 ; Foucault, 1976 ; Lefebvre, 1974). La diffusion de concepts tels que l’identité de genre, la justice sociale ou la durabilité environnementale montrent que les résultats de recherches en SHS peuvent transformer les représentations sociales et les comportements (Foucault, 1976 ; Latour, 1987). D’autres initiatives encore, telles que la science ouverte ou la vulgarisation scientifique permettent aux citoyens de s’approprier les savoirs des SHS, influençant ainsi les débats publics et les pratiques communautaires (Open Science Collaboration, 2015).

Toutefois, ces transformations résultent de processus complexes de traductions qui peuvent nécessiter de les situer historiquement tout en articulant les différents niveaux où ils se construisent (Escudier, 2024), d’appropriations et de réinterprétations, qui varient selon les contextes et les temporalités (Bourdieu, 1984 ; Giddens, 1984).

Les contributions attendues dans cet axe pourront analyser les modalités par lesquelles les savoirs en SHS participent aux dynamiques sociales, historiques ou contemporaines, en mettant l’accent sur les conditions de leur circulation, les médiations qui les rendent opérants, ainsi que les limites et les ambivalences de ces processus. Les approches critiques et interdisciplinaires sont particulièrement bienvenues.

Axe 2. Contextes sociaux, demandes collectives et reconfigurations de la recherche en SHS

Les sciences humaines et sociales sont produites dans des contextes sociaux, politiques et économiques qui influencent fortement la définition des objets de recherche, les cadres théoriques mobilisés et les méthodologies privilégiées. Les agendas scientifiques sont ainsi traversés par des attentes sociales, des contraintes institutionnelles, des politiques de financement et des dispositifs d’évaluation qui contribuent à structurer, orienter ou restreindre les pratiques de recherche (Bourdieu, 2001 ; Gingras, 2014 ; Whitley, 2000).

Les transformations des sociétés contemporaines ou plus anciennes – crises environnementales, recompositions des États, numérisation des rapports sociaux, mobilisations collectives – participent à l’émergence de nouvelles expériences socialisées du temps (Escudier, 2024), de nouveaux objets de recherche et à redéfinir les priorités disciplinaires et interdisciplinaires (Beck, 1992 ; Castells, 1996 ; Rosa, 2013).

Par ailleurs, les politiques de la recherche, les dispositifs de financement et les mécanismes d’évaluation tendent vers une injonction croissante à l’utilité sociale et à l’impact des recherches, ce qui génère des tensions entre autonomie scientifique et finalisation des savoirs, entre recherche fondamentale et recherche orientée vers l’action (Espeland & Stevens, 2008 ; Power, 1997 ; Shore & Wright, 2015).

Les contributions à cet axe pourront analyser les reconfigurations des pratiques de recherche induites par ces contextes, qu’elles émanent d’institutions, d’acteurs économiques ou de mouvements sociaux (Burawoy, 2005 ; Touraine, 1978). Elles pourront s’intéresser notamment aux formes de contractualisation, aux collaborations avec des acteurs non académiques, ainsi qu’au développement de recherches participatives ou orientées vers l’action (Callon et al., 2001 ; Nowotny et al., 2001). Les implications épistémologiques, méthodologiques et politiques de ces transformations constituent un enjeu central de cet axe.

Axe 3. Usages sociaux, appropriations et détournements des savoirs en SHS

Les savoirs en sciences humaines et sociales ne circulent pas uniquement dans les espaces académiques (Jeanneret, 2008 ; Latour, 1989). Ils font l’objet de multiples usages sociaux. Repris par une pluralité d’acteurs comme des institutions publiques, des médias, des associations, des entreprises ou des collectifs militants, ils sont traduits, reformulés, simplifiés, parfois instrumentalisés ou réinterprétés en fonction de logiques propres à ces différents espaces.

Les contributions pourront ainsi analyser les modalités par lesquelles les savoirs sont mobilisés, les logiques de traduction et les processus de circulation, d’appropriation, de transformation en examinant la manière dont les concepts, catégories et résultats scientifiques traversent l’action publique, les dispositifs institutionnels, les pratiques professionnelles ou les mobilisations collectives (Jasanoff, 2004 ; Lascoumes & Le Galès, 2005).

Ces circulations impliquent souvent des reconfigurations du sens initial des travaux, susceptibles d’en modifier la portée critique (Fassin, 2010). Cet axe invite donc également à explorer les aspects plus politiques, conflictuels et stratégiques au travers de l’analyse de leurs usages contraires ou décalés, sélectifs voire instrumentalisés, comme les processus de simplifications médiatiques, de recontextualisations locales ou citations décontextualisées, de reconfigurations ou réinterprétations et d’instrumentations idéologiques, notamment sous forme de reformulations militantes (Epstein, 1998), de neutralisations de cadres théoriques critiques (Tasset, 2016) ou de formes de récupération, notamment commerciales ou idéologiques (Scott, 2019). L’analyse de ces dynamiques permettra d’éclairer les rapports de pouvoir qui traversent la production, la diffusion et l’appropriation des connaissances en SHS.

Axe 4. Postures, controverses et contestations des sciences humaines et sociales

Les sciences humaines et sociales sont aujourd’hui, comme autrefois, au cœur de nombreuses controverses publiques. Leurs apports, leurs méthodes et leurs cadres théoriques font l’objet de contestations récurrentes, qu’elles émanent d’acteurs politiques, médiatiques, institutionnels ou de mouvements sociaux. Ces critiques peuvent porter sur leur prétendue non-scientificité, leur politisation, leur engagement normatif ou leur utilité sociale.

Cet axe propose d’interroger ces dynamiques de contestations, en les considérant comme des phénomènes sociaux à part entière. Les contributions pourront analyser les formes contemporaines et anciennes de remise en cause des SHS, les discours de délégitimations qui les accompagnent, ainsi que leurs effets sur les pratiques de recherche, les trajectoires professionnelles et les postures des chercheur·e·s (Bourdieu, 2001 ; Gingras, 2014).

Dans ce contexte, la question de la réflexivité et de la responsabilité sociale des chercheurs revêt une importance particulière (Whitaker & Atkinson, 2021). La réflexivité constitue une condition de production du savoir, permettant d’analyser la maîtrise et les effets de position, des conditions sociales, d’engagement et de contexte sur la recherche elle-même (Bourdieu, 2001). Les contributions pourront ainsi explorer les tensions entre engagement critique, neutralité axiologique et responsabilité citoyenne, ainsi que les enjeux éthiques qui en découlent.

Enfin, cet axe invite à réfléchir aux relations à l’altérité et à la responsabilité sociale des chercheurs dans la recherche, en dialogue avec les réflexions philosophiques sur l’éthique de la relation (Buber, 1923/1992 ; Levinas, 1961/2009) et à partir d’objets empiriques concrets, notamment dans des contextes culturels et interculturels. Il s’agira de comprendre comment les chercheurs en SHS, à la fois impliqués, contestés et contestataires, contribuent à éclairer les transformations du monde social.

Modalités de soumission des propositions d’article

Les propositions d’article seront composées d’une présentation de l’auteur·e (nom, discipline(s), statut, établissement(s), laboratoire(s) de rattachement et adresse électronique), d’un titre, de cinq mots clés en français, de cinq mots clés en anglais et d’un résumé de 4000 signes au maximum (espaces, notes et bibliographie compris), ainsi que l’axe de l’appel dans lequel elles s’inscrivent.

Les propositions d’article sont à envoyer au format .docx pour le 3 juillet 2026 au plus tard, à passerellesshs@gmail.com ou à déposer sur la plateforme de soumission : https://ojs.univ-nantes.fr/index.php/pshs.

La revue Passerelles SHS est une revue pluridisciplinaire animée par des doctorant·e·s des Écoles doctorales « Sociétés, Temps, Territoires » (STT) et « Espaces, Sociétés, Civilisations » (ESC). Espace de réflexion ouvert sur une pluralité d’objets, de pratiques et de méthodes scientifiques, la revue Passerelles SHS promeut les dialogues entre disciplines des sciences humaines et sociales dans un esprit pluridisciplinaire.

Bibliography

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References

Electronic reference

Valérie Bonnecaze, Guillaume Negri, Vincent Mukwege, Zoé Cameron and Ludivine Brunes, « SHS–Sociétés : Influences croisées », PasserelleSHS [Online], Appels en cours, Online since 28 April 2026, connection on 21 May 2026. URL : https://ouest-edel.univ-nantes.fr/passerelleshs/index.php?id=374

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Valérie Bonnecaze

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